spectrogramme de "Poro"



PORO (13’42)
Éric Caligaris


Deuxième pièce électroacoustique composée en regard de l'exposition d'Henri Olivier "Parcours de l'ombre" au Musée National Marc Chagall de Nice, "Poro" interroge la perception des espaces par les rapports de densité, de texture et d'interruption sonores.

Conçue comme un nuancier linéaire autour des notions d'horizontalité, de spectre et de dualité, elle se compose d'une série de blocs sonores de différentes teneurs acoustiques qui se juxtaposent, s'interfèrent et se combinent dans la durée de l'écoute. Tous sont issus d'enregistrements effectués dans et autour du musée pendant la préparation de l'exposition. Enveloppes de spatialité, hauteurs de fréquences, durées de bruits et de silences, voix et présences humaines marquent une ligne fragmentée mais continue de 13'42.

Ce sont dans les moments d'interruption de sons, dans les temps infinitésimaux de réajustement d'un confort sensoriel propre à chacun, que se logent les impressions de compression et d'aspiration : processus intime d'une continuité imaginaire. Ces turbulences, dans les contrastes simultanées qu'elles suscitent, laissent une place à la recréation d'un équilibre spontanée, compensation du vide et dessin d'une stabilité qui se conforte, au fil du déroulement, comme la notion d'une ligne et l'assise d'un horizon.

Henri Olivier dit, à propos de son "Mur de plomb", que les visiteurs peuvent recréer par eux-mêmes leurs propres lignes d'horizon en cheminant parmi les motifs brillants qui parsèment la grande surface mat. Plongée dans la matière, de face, et déplacement de côté par la forme. Je retrouve ici la tension des forces similaires à celle de mon incertitude fondatrice devant la matière des synapses. Je me trouve confronté physiquement à une question de sens et de gravitation dont seuls mes mouvements seront les clés.

Parallèlement, l'écoute de "Dialogue de l'ombre double" de Pierre Boulez par Alain Damiens sollicite mon oreille par la multiplicité des registres. Le dialogue entre les voix de clarinette et le dispositif électronique tisse des échanges pour lesquels il me faut constamment réajuster mon écoute et ma mémoire. Dualité, symétrie et division, il me faut choisir une trame pour suivre un fil, jusqu'à la rupture du souffle et l'extinction du son. Pause. L'enregistrement sur bande dévie symétriquement l'écoute. Il assure une transition vers une autre architecture acoustique, une mutation de la source d'origine avec sa déperdition simultanée dans la résonnance et l'écho : vie autonome du double dans les perturbations de ce qui serait le reflet de l'original. La réverbération place la source musicale à distance, les harmoniques étendent le champs de mon rapport au timbre et un continuo s'installe à l'arrière plan pour devenir, au final, immersif.

Dans "Zero Degrees" de Ryoji Ikeda, je reçois les échantillons multidirectionnels de sonorités informatiques poussées parfois jusqu'à l'inconfort pour stimuler mes sens en réaction avec une aliénation de la nature sonore. Là également, il serait question du repositionnement de soi dans l'écoute d'une spatialité divergente ; bien plus par les rapports à la nature des textures de sons que par leurs positions.

La version présentée ici, étoffée à partir d'une perception réelle de l'exposition et des espaces du Musée Chagall, est la neuvième parmi celles qui ont suivi le premier trait suggéré à Henri Olivier en 2016.